Le chant grégorien, chant missionnaire, catéchèse et transmission
, par Alexandre

UN CHANT MISSIONNAIRE AU MILIEU DE L’INSTABILITÉ CULTURELLE

 

Saint GrégoireLe chant de l’Église, durant le premier millénaire aura été monodique, c’est-à-dire à une seule voix. Pour l’homme moderne, pour qui la profusion polyphonique est coutumière, un chant à l’unisson peut sembler peu attractif. Pourtant d’autres musiques que l’on pourrait qualifier, techniquement parlant, de « minimalistes », attirent encore nos oreilles, et comme par hasard ce sont des musiques qui viennent du fond des âges, comme par exemple les mélodies orientales ou le rythme monocorde du didgeridoo aborigène.

 

On remarque que les occidentaux se laissent facilement attirer par les racines culturelles venues d’ailleurs. N’avons-nous donc rien, chez nous, qui soit tout autant attractif ? Bien sûr que si : nous avons le chant grégorien, qui n’a « que » treize siècles d’existence, mais qui est probablement, dans notre civilisation, la forme de chant la plus mystique aux yeux du public. On s’en convaincra en observant jusqu’où on le retrouve : détourné par des groupes de musique de variété, inévitable dans n’importe quel film qui met en scène des moines, récupéré par les vendeurs de relaxation en tous genres quand bien même ce serait du yoga, et enfin toujours en bonne place dans les bacs des vendeurs de disques compacts.

 

Bien sûr, ainsi disposé dans le monde, le chant grégorien n’agit pas, puisqu’il n’est qu’un produit esthétique. Mais cette présence a une efficacité discrète : elle entretient le chant grégorien dans la culture collective. Et il ne dépend que de nous, catholiques, de faire ré-émerger son contenu. Et cela n’est pas bien difficile puisque le contenant, lui, est déjà répandu !

 

La difficulté particulière d’une évangélisation par le chant grégorien n’est pas tellement un problème de compréhension de la langue, qui est, de prime abord, secondaire. En effet, beaucoup de musiques chantées atteignent le mental même si la langue utilisée est peu compréhensible. Les chansons de varitété en anglais ou même le répertoire breton en sont la plus claire démonstration. La mélodie, la sonorité des voix et le mouvement rythmique sont les premiers caractères qui touchent l’intellect et lui adressent d’authentique messages subliminaux.

 

La vie est un long fleuve tranquilleMais pour que l’effet soit multiplié, il faut un contexte. Le cinéma l’a bien compris : une perspective de voûtes de pierres, un extrait de chant grégorien… la recette fonctionne à tous les coups. Le drame, c’est que la plus grande part du clergé n’a pas compris que cela fonctionne ! On s’accroche encore et toujours à des chants d’assemblée comme en avait merveilleusement caricaturé le film « La vie est un long fleuve tranquille », avec ce gentil prêtre chantant « Jésus reviens parmi les siens » en s’accompagnant à la guitare. Cette chanson a eu un succès fou chez les catholiques parce que, justement, c’était une caricature parfaite, paroles comprises. Mais un chant authentiquement liturgique de cette catégorie, lui, n’a aucun succès. Je veux dire : il n’a aucun succès spontané. Son succès est dû uniquement au rouleau compresseur dont les éditeurs catholiques font le plein chaque mois. Ainsi donc on l’entendra durant la messe. Mais on ne l’entendra nulle part ailleurs ! Donc, c’est bien clair, ce genre de chant n’a pas de succés.

 

Mais que dire alors des personnes non pratiquantes qui se rendent à la messe occasionnellement, et nous entendent prier Dieu avec des chansons dignes d’une émission de télévision pour enfants ? Quel souvenir garderont-elles d’une telle religion, qui vise bien haut, mais… dont les textes chantés ne prennent aucune hauteur ?

 

À l’inverse, une personne non pratiquante qui vient occasionnellement à la messe et y entend du chant grégorien trouve là un tout cohérent et porteur, à commencer pour elle-même. Bien sûr tout le monde ne se laisse pas forcément gagner, ne serait-ce que par esprit de contestation. Mais le chant grégorien convertit nécessairement plus et mieux que les chansonnettes.

 

Paul ClaudelDans Zarathoustra, au chapitres « Des prêtres », Nietzsche fait dire à l’un des personnage de son roman : « il faudrait qu’ils me chantassent d’autres cantiques pour que je crusse en leur Sauveur ». Ces autres cantiques, c’est le meilleur du chant sacré, dont le chant grégorien fait partie. Sans lui, l’Église perd un puissant outil de conversion. C’est à lui que l’on doit la conversion de Claudel, venu à Notre-Dame de Paris un jour de Noël dans un mouvement d’errance, mais qui fut changé à jamais par l’intonation du Magnificat. C’est à lui aussi qu’on doit le grand regret de Mozart – converti ou pas on ne le saura jamais – mais qui aurait donné toute son œuvre pour avoir écrit quelque chose d’aussi insignifiant, en apparence, que le chant de la Préface !

 

Oui le chant grégorien est missionnaire, et ne pas l’admettre revient à placer la lampe sous la table. C’est aussi refuser de faire fructifier le talent des musiciens d’église, qui n’est autre qu’un talent de l’Église elle-même. Et ceci est un péché, puisque c’est, selon saint Paul, une foi qui n’agit pas.

 

UNE CATÉCHÈSE DU BEAU IMMÉDIAT

 

Le chant grégorien sait aussi être un outil catéchétique, au même titre d’ailleurs que tout chant sacré qui, en raison de sa beauté, perce l’armure des âmes les plus endurcies.

 

Cette action agit en deux temps, comme d’ailleurs tout ce qui passe par les sens.

 

Il y a d’abord cette beauté intrinsèque, transission directe et œuvre instantanée des musiciens, capable de vaincre toutes les résistances et les mauvaises humeurs, capable aussi de soigner les âmes tristes. Le Beau est au dessus des mots et des raisonnements, ainsi il touche tout homme quelle que soit sa culture, quelle que soit son intelligence. Aucun effort n’est nécessaire pour se l’accaparer.

 

Je parle ici du Beau objectif, celui dont les pseudo-philosophes de certains pseudo-arts contemporains nous disent qu’il n’existe pas. Cela les arrange : en niant le Beau objectif, ils tuent Dieu le Père afin d’être totalement libres. Libres de promouvoir la laideur et le mensonge, donc libres de risquer l’Enfer. Mais pendant ce temps, le Beau objectif demeure ; on y trouve aussi bien les coucher de soleil sur la mer, les fleurs des chants, les Pyrénées enneigés et… le chant sacré. Leur suréminence esthétique confine à la métaphysique, et c’est pour cela qu’aucune intelligence mal intentionnée ne peut les déconsidérer publiquement.

 

Ainsi ce Beau, objectif et universel, pulvérise tous les obstacles de l’intelligence. Il suffit tout simplement de confronter l’un à l’autre : à tous les coup on gagne ! Qui vient à une messe en latin avec des sentiments négatifs en repart toujours en reconnaissant la qualité du chant grégorien, même s’ils n’en saisissent pas le contenu. En quelque sorte, le chant grégorien est, pour les non pratiquants, une sorte de « cheval de troie » : il est admis sans difficulté par les destinataires parce qu’il est Beau. Ils l’apprécient, ils l’écoutent, ils en parlent entre eux.

 

C’est alors que l’on peut passer au deuxième temps de la catéchèse par le Beau : il s’agit d’amener la personne qui pratique une écoute esthétique du chant grégorien à exercer son intelligence quant à son contenu. Il faut reconnaître que c’est une autre affaire, qui nécessite de fortes compétences, et en cela c’est plutôt l’affaire des prêtres.

 

Mais si l’on obtient ce basculement intellectuel vers la foi, alors le chant grégorien, l’art sacré en général, démontre sa nécessité dans la vie de l’Église. Qu’un grégorianiste suscite une telle conversion une seule fois dans sa vie, cela suffira à justifier l’intégralité de son engagement. Naturellement, il est rare qu’une personne vienne témoigner de ce genre de conversion, mais combien se sont produites secrètement grâce au chant grégorien ? Les chanteurs ne le sauront pas, mais sans doute chaque dimanche, mais aussi et surtout lors des mariages et obsèques, atteignent-ils cet objectif magnifique.

 

LES MODALITÉS DE LA TRANSMISSION

 

En tant qu’ancien petit chanteur, je témoigne de ce que ma première approche du chant grégorien fut un acte fondateur et - je vais dire un gros mot, paraît-il - un acte « identitaire ». Pourquoi ?

Parce que la notation carrée, propre au chant grégorien, fut à mes yeux une marque en quelque sorte indélébile de l’identité catholique de mes ancêtres. Eux aussi avaient au moins aperçu cette notation, et savaient que cette écriture millénaire était l’un des piliers de l’exercice de leur culte. À l’âge de 10 ans, j’avais compris que je pouvais me réclamer de cet héritage, et qu’il me léguait un fondement structurant pour ma culture personnelle. Bien sûr, lorsqu’on est un enfant on ne trouve pas ces mots-là pour en parler, mais ça n’empêche nullement d’avoir bien compris de quoi il est question. Et il en va de même pour ceux qui ne chantent pas.

 

Par contre, celui qui, à tout âge, pratique le chant grégorien, fait plus que recevoir cette culture : il en est le transmetteur. Ce passage de valeur ne se fait pas seulement du chanteur aux auditeurs, mais bien plutôt à travers tout un millénaire d’Histoire. Tout grégorianiste doit garder cela à l’esprit au moment où, par le chant, il marque les esprits des générations qui l’entendent.

 

Cette transmission du chant grégorien, comme du reste de la musique sacrée, est une mission qui nous concerne tous, prêtres et laïcs. Bien sûr, tout le monde ne peut pas forcément s’engager dans une telle activité, faute de capacités ou de temps. L’Église le sait, et a donc défini les champs de compétence des intervenants, qui ne sont autre que la famille et l’école catholique. Or sur cette question, la tendance est, il faut avoir le courage de le reconnaître, à la démission collective !

 

L’instruction « De musica sacra » nous le dit expressément : « L’École naturelle, la toute première, pour la formation chrétienne, c’est la famille chrétienne elle-même (…) il faut donc que les enfants s’initient à la connaissance et à l’amour du chant populaire religieux dans la famille et à l’église ». Il est question ici de chant populaire : il est évident que l’initiation doit porter sur le meilleur de ce répertoire, et que nul n’est dispensé d’en profiter pour faire découvrir à ses enfants les trésors véritables de la musique sacrée. En 1958, année de la parution de cette instruction, les parents pouvaient facilement faire écouter des disques. Aujourd’hui les moyens d’écouter de la musique sont partout, une famille catholique qui ne fait pas écouter de vraie musique sacrée à ses enfants ne peut en aucun cas justifier une telle lacune.

 

L’instruction poursuit en mentionnant l’école catholique, qui « veillera à ce que les enfants apprennent d’une façon plus approfondie les chants populaires et sacrés ». Notez bien la distinction opérée ici : « les chants populaires ET sacrés » : il y a deux catégories qui ne doivent pas être confondues. L’Église considère que toute famille catholique peut initier ses enfants à l’amour du chant populaire, mais c’est à l’école catholique qu’elle reconnaît la capacité à former les enfants au chant sacré, c’est-à-dire au chant grégorien et à la polyphonie.

 

Or qu’observons-nous sur le terrain ? Où sont - j’insiste sur cette question - les écoles catholiques qui forment les enfants à ces deux disciplines musicales ? Observez par vous-même le vide qui règne autour de nous ! Oui, c’est extrêmement clair : sur cette question l’Enseignement Catholique a démissionné depuis longtemps ! Non seulement les exceptions sont rares, mais pire encore : le clergé n’y trouve apparemment rien à redire. A-t-on entendu les protestations d’un évêque ou d’un prêtre à l’adresse d’une école catholique par ce qu’elle n’enseigne ni le chant grégorien ni la polyphonie ? Et nous, laïcs, comblons-nous cette lacune ?

Et qu’on ne vienne pas nous dire qu’on ne dispose pas d’assez de temps. C’est un argument à courte vue. Car dans les écoles où l’on enseigne le chant, le taux de réussite scolaire augmente. Ce phénomène est connu depuis une trentaine d’année, et si certains en doutent, ils peuvent s’adresser à une école maîtrisienne, comme par exemple celle de la cathédrale de Dijon, où le phénomène a été quantifié.

 

Mais poursuivons avec l’instruction « De musica sacra » : elle recommande que « dans chaque Diocèse il y ait un institut ou une école de chant et d’orgue pour bien former les organistes, les maîtres de chœur et même les musiciens ». Or que voit-on ? Quelques écoles maîtrisiennes qui, même lorsqu’elles sont excellentes, sont plus soumises à l’Education Nationale et au Conseils Généraux qu’à l’Église et à l’évêque diocésain. Certes la perfection n’est pas de ce monde, mais encore faudrait-il que ce type d’école soit répandu, or c’est loin d’être le cas, malgré la possibilité de mettre en place des classes à horaires aménagés.

 

On me rétorquera qu’une école de musique sacrée dans chaque diocèse, par les temps qui courent, c’est difficile. À cela, je répondrai qu’en matière de formation on a bien su mutualiser les ressources humaines en constituant, dans les années 90, des séminaires interdiocésains. On pourrait donc bien en faire autant pour constituer des écoles maîtrisiennes dans chaque région apostolique. Avec une différence : si les séminaires interdiocésains sont illicites selon le Droit Canon, la constitution d’une école maîtrisienne inter-diocésaine est, elle, totalement libre.

 

Les exigences de formation sont une tradition millénaire de l’Église, qui a été réaffirmée par le Concile Vatican II. Qu’en a-t-on vu depuis un demi-siècle ? Presque rien.

 

On ne peut récolter que ce qu’on a semé. Voyons le résultat aujourd’hui. Dans les paroisses diocésaines, on connaît le Credo III et le Kyrie de la messe des anges, le reste de cette messe nécessitant une répétition. Dans le milieu traditionnel, l’ordinaire grégorien est beaucoup plus riche, avec les messe I, IV, VIII, IX et celle de la messe des défunts. Sans parler du vaste corpus constitué par le propre. Mais soyons prudents, car dans le même temps les programmes de chants des messe de mariages traditionnels sont très fréquemment puisés dans les carnets de chants de l’Emmanuel ou de communautés charismatiques, dont le succès est dû bien plus à une naïve facilité qu’à la qualité que l’Église continue de recommander.

 

Le milieu traditionnel, qui se réclame de la qualité liturgique, montre que si le chant grégorien se maintient, ce n’est pas seulement par conviction, mais c’est surtout par habitude. Or ceci est extrêmement dangereux. La meilleur preuve, ce sont justement ces jeunes qui programment leur messes de mariage dans l’oubli complet de ce qu’est la véritable musique sacrée, et qui vont même parfois jusqu’à trouver désagréable que des musiciens expérimentés se permettent de leur rappeler les noms de Palestrina ou Bach au sujet de l’offertoire, par exemple.

 

Aussi il faut d’urgence rappeler ces devoirs : parents, n’omettez jamais de faire écouter de la belle musique sacrée à vos enfants. Directeurs et professeurs d’écoles catholiques : vous avez l’obligation - puisque l’Église vous le demande ! - de former vos élèves à la polyphonie et au chant grégorien. Et concernant ce dernier, il vous revient de ne pas rester dans la routine : le chant grégorien n’est pas une méditation musicale pour vieux moine austère. Si vous vous attachez à faire ré-émerger l’audace des chantres d’autrefois, les enfants vous suivront dans ce dynamisme retrouvé, et ils aimeront le chant grégorien parce que la musique modale est immortelle, comme le prouvent les festivals de musique celtique.

 

CONCLUSION

 

Chanteurs, enseignants et parents : ne faites jamais le choix de l’inaction quant à la transmission du chant sacré et donc du chant grégorien, puisqu’il s’agit d’une forme de mission. Croyez-vous qu’il s’agit seulement de faire du bien aux autres (si tant est que faire du bien aux autres soit réducteur) ? Vous vous trompez ! Car l’action par et pour le chant sacré, lorsqu’elle est bien menée, garantit un Bien authentique à ceux qui agissent eux-mêmes.

 

L’Église le sait depuis longtemps. Au XIIe s. la prose « Laude jocunda melos » dit à propos des chantres : « Ils font étinceler d’une fière harmonie les vraies lumières de ce monde, celles qui, d’un or éclatant, ont illustré tous les royaumes d’ici-bas. Leurs trophées victorieux maintenant siègent au palais céleste, leurs mérites abolissent leur péchés en ce jour radieux ».

 

Huit siècles plus tard, l’Église, par l’instruction « De musica sacra », ne s’exprime pas différemment à propos des chanteurs et musiciens : ils « exercent incontestablement (…) un véritable apostolat ; ils recevront en abondance du Christ-Seigneur les récompensent réservés aux apôtres, dans la mesure où chacun aura fidèlement accompli cette tâche ».

 

C’est pourquoi nous, catholiques, devons nous tenir à l’écart de toute forme de routine dans la promotion du chant grégorien qui doit avoir « la première place dans la liturgie » selon le Concile lui-même. Tant pour chanter que pour enseigner, appliquons le verset de St-Thomas d’Aquin : « Quantum potes, tantum aude » : « ce que tu peux, ose-le complètement ! ».

 

Alain Cassagnau, à La Réole , le 12 juin 2015.